François Thierry, l'ancien chef de l'Office central pour la répression du trafic de stupéfiants (Ocrtis), au palais de justice de Bordeaux le 2 mars 2026 pour l'ouverture de son procès ( AFP / Philippe LOPEZ )
Le procès de l'ex-patron des "stups", jugé pour complicité de trafic de drogue, s'est ouvert lundi à Bordeaux en l'absence de son principal informateur, détenu au Maroc et soupçonné d'avoir commandité l'acheminement à Paris d'une quantité record de sept tonnes de cannabis en 2015.
Le commissaire François Thierry, aujourd'hui âgé de 57 ans, comparaît en correctionnelle jusqu'au 31 mars (avec suspension les 5 et 6 mars) dans ce dossier retentissant qui a mis en lumière les relations troubles entre "flics" et "indics" et conduit à une réforme de la lutte anti-stupéfiants en France.
Dix-huit prévenus, 70 tomes de procédure, une trentaine de journalistes accrédités, plusieurs livres et un film... L'audience a été dépaysée à Bordeaux en raison de l'implication, dans le dossier, de nombreuses figures de la chaîne judiciaire parisienne.
"C'est un procès hors norme", a résumé lundi Guillaume Giraud, vice-procureur au sein du parquet bordelais. "Au-delà de traiter d'un trafic international de stupéfiants, ce sont aussi des mises en cause particulières car l'ancien chef de l'Office central pour la répression du trafic de stupéfiants (Ocrtis) est prévenu."
Haute stature et yeux clairs, François Thierry s'est présenté à la barre en costume sombre et cravate grise.
François Thierry, l'ancien chef de l'Office central pour la répression du trafic de stupéfiants (Ocrtis), et son avocate Angélique Peretti au palais de justice de Bordeaux le 2 mars 2026 ( AFP / Philippe LOPEZ )
Son informateur Sophiane Hambli, trafiquant de très grande envergure, n'est en revanche pas présent à l'audience, emprisonné au Maroc où il purge une longue peine. Son frère Hakim Hambli comparaît, lui, détenu.
"Comment ce dossier peut-il être retenu sans Sophiane Hambli ? La question, c'est de savoir ce qu'il s'est joué dans ces livraisons: Sophiane Hambli s'est-il ou non affranchi du contrôle de la police ? Tout ça n'est pas envisageable sans lui", a plaidé Me Hugues Vigier, avocat des frères, sollicitant un renvoi ou une disjonction de l'affaire.
- Opérations "Myrmidon" -
Sophiane Hambli (parfois orthographié Sofiane) a fait l'objet d'une demande de remise temporaire auprès des autorités marocaines, en vain, selon le parquet qui a requis un jugement en son absence. Le tribunal s'est retiré pour statuer sur ce point précis jusqu'en début d'après-midi.
Récidiviste, Sophiane Hambli encourt 20 ans de prison.
Lorsque François Thierry dirigeait l'Ocrtis (2010-2016), ce flamboyant policier misait sur l'infiltration des filières grâce à cet informateur, quitte à laisser entrer la drogue sur le territoire dans le cadre de "livraisons surveillées", aux fins d'appréhender les têtes de réseau.
Pour mener l'une de ces opérations, baptisées "Myrmidon" du nom d'intrépides guerriers de la mythologie grecque, le policier avait notamment organisé une garde à vue fictive de Sophiane Hambli en 2012. Il a été acquitté pour ces faits en 2024.
Au cours d'une autre opération, 7,1 tonnes de résine de cannabis stockées dans plusieurs fourgonnettes, boulevard Exelmans à Paris 16e, au pied d'un appartement luxueux loué alors par Hambli, avaient été découvertes par les douanes, sur fond de rivalité entre services, le 17 octobre 2015.
La marchandise provenait d'un chargement de plus d'une douzaine de tonnes importées du Maroc via l'Espagne dans le cadre d'une livraison censée être "surveillée" par l'Ocrtis.
- Limites "franchies" -
Né à Mulhouse, surnommé "La Chimère", Sophiane Hambli est accusé d'avoir été le "seul commanditaire" de la drogue saisie. Lui dit être intervenu comme "logisticien" d'une opération validée par l'Ocrtis.
François Thierry, qui dirige aujourd'hui le service de la transformation numérique de la police nationale après avoir été banni de la PJ, est soupçonné d'avoir favorisé l'importation du cannabis sans avoir informé totalement l'autorité judiciaire. Il martèle, au contraire, que les magistrats étaient au courant de ses méthodes.
En 2023, le parquet avait requis un non-lieu en sa faveur mais les juges d'instruction l'ont renvoyé devant le tribunal, estimant les limites "très largement franchies" dans la relation qu'il avait avec son informateur.
Outre la chute de François Thierry, l'affaire a conduit à réformer la lutte antidrogue: une loi de 2019 est censée avoir encadré les "livraisons surveillées", tandis que voyait le jour un nouvel office anti-stupéfiants, l'Ofast.
En 2021, elle a également inspiré le film "Enquête sur un scandale d'État" de Thierry de Peretti, avec Pio Marmaï, Roschdy Zem et Vincent Lindon.

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